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Travail et emploi, Méda et Stiegler

Comité du samedi 4 mars 2017

mercredi 19 avril 2017, par Sarah Trichet-Allaire

Le samedi 4 mars, une quinzaine de personnes se sont réunies dans une salle de la libraire l’embarcadère pour mettre en commun leurs approches de 2 livres :

Dans le groupe une partie des personnes participantes avait lu le livre de Meda ou une partie du livre. Certains faisant remarquer que la lecture est assez ardue, selon que l’on lit ou peu des livres essais ou des articles de revue.
Plusieurs autres avaient lu le livre de Stiegler.

Ce sera précisé après quelques échanges, on a affaire à deux approches différentes du thème mais pouvant être complémentaires. (peut-être cela a-t-il été précipité de prendre 2 livres au prétexte d’un thème).

Résumés des livres

« le travail, une valeur en voie de disparition ? » de Dominique MédaLe livre de Méda bien fait, est dans une perspective historique.

La première partie s’intéresse à montrer la variation au cours des siècles, et des sociétés, de la forme et de la définition des activités qu’aujourd’hui on appelle travail.

Le travail comme valeur d’échange sous la forme d’un temps calculable, est une notion relativement récente mais qui a débouché sur la conception actuelle qui structure pratiquement toute la vie sociale.

Cette notion a pris un sens restrictif tandis que le travail se transformait en emplois constitués en addition de tâches parcellaires répétitives, mais est devenue identifiant en se définissant comme salariat et comme source habituelle de tous revenus. Chacun et chacune est identifié par son rapport au travail.

La seconde partie s’attache à décrire comment l’économie en tant qu’ensemble de connaissances, est devenue un mode d’analyses des échanges entre les hommes et les femmes et entre les sociétés et une mise en place de règles censées garantir une certaine équité dans ces échanges. Elle montre surtout que cette façon d’aborder les questions s’est détachée progressivement de ce qu’on appelle la philosophie politique au sens de réflexion sur les fins, et s’est concentrée sur la question des moyens pour ne plus remettre en discussion et de façon critique la question du développement humain .

Aussi est-il nécessaire de s’interroger sur le travail comme valeur.

« l’emploi est mort, vive le travail » de Bernard Stiegler Le livre de Stiegler est écrit sous un autre angle.

Son approche est plus philosophique et son fil conducteur tient au concept de prolétarisation que malheureusement il explicite insuffisamment dans ce livre. Pour Stiegler, l’homme (au sens générique du terme), l’être humain, est conscience, présence au monde qui se construit par assimilation et reconfiguration voire dépassement de l’acquis conscient et inconscient, dans l’échange. Il peut être soumis à la prolétarisation, (terme qui, dans une relecture de Marx, signifie réduction à sa seule force de travail et de procréation pour le travail,) quand il perd la maîtrise du choix des « acquis » et de ce pouvoir de les reconfigurer.

Dans son livre "l’emploi est mort, vive le travail », l’auteur décrit à la fois les risques de prolétarisation et la nécessité de garder et reprendre la maîtrise de ses « savoirs ».
La logique de la course aux profits a conduit
à la tentative sans cesse renouvelée de prise de contrôle des « cerveaux », le formatage des « savoirs », pour les affaiblir et développer une consommation fondée sur les pulsions,
comme elle a conduit dans la production, à la multiplication des emplois « spécialisés » (OS), la destruction du travail maîtrisé, au chômage et à la précarisation par concurrence organisée, localement et internationalement, par financiarisation aveugle. Le travail s’est émietté et s’y est substitué une multiplication d’emplois dégradés, réduits à des tâches créatrices d’insatisfaction, de burn out, de prolétarisation accentuée.

Mais un phénomène nouveau apparaît qui peut accélérer la perte des « savoirs » ou au contraire permettre une nouvelle façon de travailler. La montée de l’automatisation au sens de l’informatisation des tâches, des calculs, des analyses d’hypothèses et d’aides à la décision, voire plus, peut accentuer inéluctablement la déqualification mais surtout la fracture des emplois et la disparition d’une multitude ou permettre de réinventer le travail, aider à la ré-individualtion.

Il y aura moins de travail humain salarié et cela a deux conséquences. Comme c’est sur ce travail humain qu’est est assise la perception du financement de la protection sociale, se pose la question de cette protection, tandis qu’en contrepartie moins de travail humain salarié signifie plus de temps hors travail. Plus de temps qui peut être l’occasion de se valoriser si nous savons échapper au formatage passif, pour reprendre la maîtrise de nos existences, et augmenter nos capacités à participer à ce que Stiegler appelle par ailleurs la néguentropie. Ce qui doit devenir la définition actuelle du travail.
A ce titre, l’emploi est mort, vive le travail.

Les réactions partagées

Compte-rendu rédigé par Pierre Gilbert

La réflexion sur le thème du travail.
Un premier constat partagé. Le travail s’est beaucoup détérioré, en tous cas les conditions du travail. Par exemple, aujourd’hui, l’interim est installé comme normal, alors que longtemps les organisations des travailleurs s’y sont opposé.
Les questions qui se posent sur le travail doivent aussi déboucher sur le sens et le pourquoi on travaille. Est-ce par exemple pour le nucléaire ?
Dans des emplois de haute technologie comme ça, la division du travail est forte. Il y a des emplois très valorisants et des emplois plus spécialisés, mais dans quels buts ? Les inquiétudes sur l’environnement favorisent l’émergence de cette question de la fin.

On craint la montée de la robotisation, mais en fait les robots sont là depuis déjà longtemps. Ils n’ont pas détruit beaucoup d’emplois. On peut penser comme un certain nombre d’économistes, que d’autres emplois vont apparaître en accompagnement.
D’ailleurs il y a eu des mutations déjà. Le nombre des métiers industriels a beaucoup baissé, mais des emplois nombreux se sont créés dans les services. Et des besoins nouveaux sont apparus. C’est dans la théorie de la destruction créatrice.
Les robots font disparaître des emplois sur des tâches très physiques. C’est bien. Il y a déjà des robot ménagers et plein d’autres qui peuvent faire des tâches ménagères nouvelles.
Les applications fournissent plein de solutions qui simplifient les tâches.
A propos des emplois de service, ne pas être naïf.
Beaucoup par exemple des emplois d’aide à la personne proposent des conditions de travail qui accentuent la précarisation et dépouillent complètement les salariés de la maîtrise de leur emploi du temps, pour des tâches qu’il faut bâcler.

Des questions sont explicitement posées sur l’idée d’un revenu universel ou contributif proposé comme solution à chercher pour repenser le risque de baisse de la protection sociale. Et une question sur la référence que fait Stiegler au statut d’intermittent du spectacle.
Pourquoi parler des intermittents du spectacle ? Parce que en théorie leur statut doit permettre de prendre en compte leurs temps entre contrats. Ces temps doivent être considérés comme un temps de travail, de ressourcement, de formation et de contribution à leurs activités et qui doit ouvrir le droit à un revenu.
On peut imaginer que chacun ait un droit à revenu du fait qu’il s’enrichit dans les temps hors travail salarié, pour une production sociale.
Pour autant, cette référence pose question à plusieurs participants qui savent dans quelles galères sont concrètement nombre d’intermittents du spectacle.
Et qui se méfient de Stiegler vu parfois, comme quelqu’un qui surtout recycle des idées d’autres auteurs. L’écologie par exemple est sur certains de ses thèmes depuis longtemps.
On peut aussi chercher ailleurs une référence de personnes assurées d’un revenu et se consacrant à des activités sociales, les retraités, par exemple. Ils sont certes nombreux à s’épanouir dans des actions diverses, mais comme il a été rappelé, nombreux aussi sont les retraités qui hésitent ou ne sont pas du tout prêts à d’engager dans des activités sociales.
Formatés au travail salarié, beaucoup de personnes ont perdu l’envie de décider de leurs activités hors entreprise.
Peut-on reprocher aux auteurs des livres dont on parle, de s’intéresser trop aux temps de l’économie industrielle et aux travailleurs modernes ? Les personnes qui vivaient avant la révolution industrielle étaient soumis à des contraintes fortes de la part des puissants de leur époque.
Reste que malgré tout, agriculteurs et artisans avaient sans doute plus de maîtrise dans leurs activités et l’impression de pouvoir pour certains en tous cas créer, exprimer leurs talents, s’exprimer.

Compte-rendu sous forme de notes par Sarah

Stiegler n’est pas facile à lire, alors que ses interventions orales sont très compréhensibles. Il invente beaucoup de mots et de concepts.

Ces auteurs, mais d’autres encore, remettent en cause la notion de travail, mais c’est peu repris par les politiques.
Dominique Méda a sorti son livre lorsque la loi sur la réduction du temps de travail est sortie. Elle a alors beaucoup été critiquée, car tout tourne autour du travail.

Son livre, plutôt historique, est construit autour de deux parties : Une première partie sur les sociétés qui ont vécues sans travail, puis une deuxième partie qui commence aux guerres de religion [1]. Il ne s’agissait plus alors de penser en fonction de Dieu, qui était transcendant, mais se baser sur autre chose : les échanges, le contrat social. Mais aussi la rationalité.

Les deux livres proposés sont complémentaires.

Stiegler interroge le travail lui-même : qu’est-ce, et pour quoi faire ?
Le travail est un savoir-faire - même pour ceux qui ont construit la bombe atomique.

Comment redistribuer les richesses si ce n’est pas par le travail ?

Nous sommes aujourd’hui dans une impasse. L’économie comme modèle de société a gagné. Nous ne pensons plus en terme de justice ni d’éthique.
Elle peut pourtant être différente : non sous forme de consommation, mais de location ou de troc.

Méda et Stiegler ont deux visions différentes du travail : une valeur en voie de disparition pour la première [2], et une notion souhaitable pour le deuxième.

Stiegler parle beaucoup de la place des robots et des automates, et sur la façon dont cela modifie l’économie. Depuis longtemps, c’est un sujet qui est discuté voire combattu [3].
L’économie collaborative peut aussi être source d’emploi.

Les tâches les plus pénibles sont les moins bien payées.

Le ménage est vu comme une punition pour les enfants (par les adultes ?). C’est notre vision des tâches qui peut être à redéfinir.

Les tâches ménagères sont un enfermement - surtout pour les femmes-, car ce n’est pas dans la sphère publique.
Malgré le mouvement de libération des femmes, les femmes se concentrent toujours aujourd’hui sur les métiers liés à la sphère domestique.
S’occuper des enfants, des personnes âgées peut être coopératif, à condition de ne pas travailler 40h/semaine. Le travail peut être partagé par différentes familles. Le problème reste alors le financement pour que cela se passe dans de bonnes conditions.

Prolétarisation : nous ne sommes plus maître de notre vie.

Le système de consommation prolétarise les gens.

L’automatisme va jusqu’au bout de ce système.

La machine prend le savoir-faire / savoir-être / savoir-penser

Les ordinateurs produisent des outils de mémoire, mais pas d’hypothèse.
Les usages liés à l’informatique sont aujourd’hui très restrictifs, alors que le fait que la mémoire soit stockées sur internet pourrait permettre de se concentrer sur la réflexion... En théorie !
Internet à ses débuts proposait beaucoup plus de possibilités que le système des « applis » sur smartphone.

Stiegler et les intermittents
Pouvoir gagner des revenus par redistribution par les pairs, si un certain nombre d’heures est réalisé par semaine.
Mais qui va comptabiliser et valider ces heures ?
Des robots partout pourront générer des ressources qu’il sera possible de redistribuer. Sauf que le capitalisme se sert au passage.
Stiegler prend pour modèle les intermittents, mais il y a de grandes différences, sous ce statut, entre les techniciens et les artistes, qui entraîne une prolétarisation des intermittents.
Ne faut-il pas plutôt aller vers une économie collaborative ?

Quel sens ? Où on va ? La discussion n’a jamais lieu par manque de temps, mais aussi par manque de démocratie en entreprise.
Se désautomatiser implique de prendre du temps, de se poser, de réfléchir.

Néganthropie : la valeur suprême est la réparation de la planète.
il y a disruption entre les dirigeants politiques et la population.

L’humain travaille hors activité imposée pour s’épanouir.

Le partage du travail se fait entre précaire/chômeur et travail haut placé.

La désautomatisation est-elle liée à une partie de la population ? Il faut pouvoir avoir le temps de se poser, de réfléchir.
Pour les emplois fragmentés, l’aliénation est extrême, et il n’y a pas de temps pour réfléchir.
Les personnes ayant eu du travail aliénant ont du mal à intégrer des activités autres, à se penser dans des activités associatives.
Un témoignage : 10 ans pour accepter de ne pas travailler.

Notre société est basée sur l’emploi. On doit se justifier, on est défini par notre emploi.

Au début de l’intérim, les ouvriers étaient contre.

Revenu d’existence permet de se projeter dans le temps. C’est l’inverse du contrôle de la société sur notre vie.

Se définir par rapport au travail est très ancien : les corporations de travail, l’artisanat

Stiegler recycle d’anciennes théories politiques avec des mots compliqués.

Solution dans la coopération. Par l’ESS (Économie Sociale et Solidaire) ?
Paysans : autonomes dans leurs métiers, mais conditions de vie très difficiles.

Méda : à une époque, nous étions prêts à plus de solidarité. L’état providence : intervention non légitimée par les sciences économiques. (p.286, p. 210)

Démocratie en entreprise : faire participer les salarié.es à la vie et l’orientation de l’entreprise.
Paternalisme / aucune réflexion -> management « positif » -> participation à l’entreprise

Les logiciels libres (LL) démocratisent les savoirs (déjà par les universités au Moyen-Âge). On se conçoit à travers les autres.
LL : qu’est-ce qu’on partage ? Le FabLab est aussi un lieu d’accaparement.

Notes

[1Michéa

[2en fait, une disparition pour la valeur travail, mais l’essor du travail en tant que savoir-faire

[3les luddites, + une autre référence par Pierre Gilbert ? à compléter

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